Un nouveau genre littéraire...

28/12/2025
Agnès Michaux, Huysmans vivant, Le Cherche midi, 2025, 696 pages, 25€

Jusqu'à très récemment, les saints avaient leurs hagiographes, les écrivains leurs biographes, mais voici qu'un genre nouveau semble avoir été inventé pour Joris-Karl Huysmans, auteur mystique de la fin du 19è siècle, — la biographie à charge ! Et la charge est lourde dans le fort volume d'Agnès Michaux, Huysmans vivant paru au Cherche Midi : près de 700 pages qui suent la détestation de l'auteur d'À rebours

Qualifié de « biographie de référence » par l'éditeur, de « biographie flamboyante » par Livres Hebdocet ouvrage pâtit d'abord du style de l'auteur, style que l'on pourrait qualifier de littérature 2.0 : une multitude de courts chapitres, sans doute inspirés par la lecture sur tablette ou sur smartphone, chapitres portant tous le titre anglais d'une chanson, le tout formant une bande-son... La musique, que Huysmans n'appréciait guère, est omniprésente : ainsi peut-on apprendre qu'Hugo était « les Beatles à lui tout seul » (p. 125) ! 

Mais le style est une chose, le parti-pris en est une autre. Et celui d'Agnès Michaux est affiché d'entrée de jeu : Huysmans est un « sale type » (p. 9) et le restera jusqu'au seuil de la mort (p. 658). 

Huysmans vivant a été couronné par le Prix Sade 2025 : il est vrai que le sexe alimente la très grande majorité de la réflexion de l'auteure (je voulais écrire l'autrice mais glissais systématiquement sur l'autriste...), tant dans ses propres propos que dans les étapes de la vie qualifiée de pornographique de l'auteur de L'Oblat. Huysmans, il est vrai, avait une sexualité complexe, la plupart du temps assouvie auprès des nombreuses prostituées que le vieux Paris pouvait compter dans ses maisons spécialisées qu'il se faisait plaisir à fréquenter en bon célibataire qu'il aura toujours été. Est-ce une raison pour juger un comportement qui n'est au fond pas très différent de celui de milliers d'hommes dont le seul avantage est de n'être pas membre du milieu littéraire de l'époque ? Pourquoi s'acharner sur lui quand, dans le même temps, un Maupassant attrape la syphilis dans on ne sait quel bouge ? Il semble que ce soit la correspondance de Huysmans qui a définitivement choqué Madame Michaux : « il faut bien s'affliger devant la réalité de la correspondance », se lamente-t-elle (p. 295).  Avec certains correspondants, elle est en effet très explicite sur les fantasmes du fonctionnaire du Ministère de la Justice (travail alimentaire qui lui a souvent été reproché et l'est encore par A. Michaux), en particulier celle qu'il entretint avec le poète belge Théo Hannon et, surtout, celle échangée avec son ami hollandais Arij Prins de 1885 à sa mort en 1907.  Le langage est crû en effet, sans détours il évoque son adoration de « la minette » et, plus encore, de la « feuille de rose » ; il confesse également sa bisexualité latente, ses quelques expériences en ce domaine, mais jamais, au contraire de ce qu'affirme A. Michaux, il n'est fait mention de relations sadiques, masochistes ou pédophiles (p. 407). Et c'est là que l'ouvrage atteint ses limites, dans ces accusations sans preuves, tout simplement par détestation d'une certaine forme de sexualité d'un homme jugé antipathique.  Suffit-il d'une phrase comme celle-ci : « pédéraste peut-être avec un jeune garçon imberbe » (Lettre à Prins, 26 nov. 1889) pour transformer Huysmans en pédocriminel ? La pédérastie définit l'attirance pour des jeunes garçons, certes, parce que imberbes, mais la pédophilie, elle, est une attirance sexuelle pour les enfants ; ce qui comporte une certaine différence, un degré autre de perversité si l'on veut utiliser ce terme. Je sais que la société a changé et que le 21è siècle ne voit plus les rapports humains avec les yeux de nos prédécesseurs, mais la revanche féminine n'autorise pas une accusation permanente de tous les hommes ; le retour à la pruderie n'autorise pas non plus de voir un pédophile en chaque homosexuel, encore moins lorsqu'il s'agit, dans le cas de Huysmans, de quelques escapades dans le milieu « des tapettes » de son époque avant de bien vite retourner « manger le tutu de sa petite voyoute de la Botte ».

Si l'homme Huysmans ne trouve pas grâce auprès d'A. Michaux, l'écrivain ne s'en tire pas mieux : intéressant sans plus, il est qualifié de « pute moderne des arts » (p. 152). Nous sommes là bien loin de ce qu'un Paul Valéry pouvait écrire d'À rebours, roman marqueur de la décadence et de toute une génération d'auteurs : « Rien n'a été écrit de plus fort [...] C'est un des rares ouvrages qui créent un style, un type, presque un art nouveau. » 

L'étonnant parcours de l'ex animatrice de Canal+ et du Fou du Roi sur Inter explique peut-être les dérives de cet ouvrage dont nous ne recommandons pas la lecture par trop faussée en raison des multiples préjugés d'Agnès Michaux. On peut décrire les travers d'un homme, mais faut-il autant de pages, de ressassement, pour quelques écarts de conduite, du moins au yeux de l'avocate générale de laquelle A. M. a endossé la robe et le ton digne d'une Cour d'Assises ? Bon courage à qui voudra lire les minutes de ce procès !


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Patrick Krémer- Blog de littérature
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