Histoires de l'homme
(L'Escampette, 1996)

Revue de presse

Geneviève SIMON : « L'homme, ses doutes et l'écritoire », La Libre Belgique, 31 janvier 1997

Le premier roman de Patrick Krémer est avant tout un hymne à l'art pour l'art, celui que l'on crée nécessairement pour soi. Un régal.

« Chaque livre en soi est un pitoyable échec, qui n'est jamais à la hauteur des ambitions naïves et présomptueuses de l'homme des mots » : un aveu lancé en toute modestie par Patrick Krémer dans Histoires de l'homme, son premier roman.

Un premier roman en forme de testament littéraire puisque le lecteur y décèle, sous la destinée de Joseph K., écrivain tourmenté, la difficulté de créer. Des propos qui auraient pu surgir de la plume d'un vieil adepte de l'écriture partageant sa longue — et néanmoins limitée — expérience.

Et pourtant… Patrick Krémer, à côté des nouvelles et des poèmes qu'il a déjà publiés dans diverses revues, a longuement travaillé des textes phares de la littérature dans des études qui s'intéressent à Rimbaud, André Rolland de Renéville et Henri Michaux. Il est également à l'origine de la revue Courant d'Ombres qu'il a créée avec René Pons.

L'auteur a sans doute mis beaucoup de lui-même dans ce roman. Et qui dit expérience pense autobiographie, entre proximité et distance par rapport au vécu. Car « le romancier met en scène une vie qui, tout en l'étant, n'est pas la sienne ».

L'homme des mots face à son âme.

Le récit s'ouvre alors que vient de mourir Joseph K. Il se dédouble : son âme s'envole alors que le narrateur, homme des mots, demeure. Ce dernier s'adresse alors à la conscience morte pour tenter de dresser le bilan de sa trop courte existence.

La mort sert ici de révélateur. Apparaît alors toute l'hypocrisie dont sont capables les humains. Hier décrié, l'écrivain est aujourd'hui adulé. Car il se voulait homme des mots, pour sentir éclore sous sa plume un texte qui lui devrait tout. Mais les fonctionnaires de l'écriture n'ont pu comprendre la teneur de son travail, de sa quête. Encore moins les critiques écorchés au passage. En réparation du préjudice subi, il se propose même de déposer une plainte en diffamation auprès des autorités incompétentes !

L'homme mort lutte en vain pour retrouver son intégrité. Dans un cri de révolte qui reste sans voix

.Le film de la vie de Joseph K. se déroule à l'envers, de la mort à la naissance. Hanté par le doute, il s'interroge : pourquoi écrire, pourquoi subir la tyrannie des mots ? Pour se guérir de sa naissance ? Parce que c'est un acte désespéré, ou névrotique?

Échapper à la norme

S'inscrit aussi la difficulté — qui est pourtant une volonté délibérée — de vivre en étranger, car « être reconnu, accepté, c'est aussi être nié dans sa singularité, repris par "la norme" ». Ce qui le pousse à oser refuser le prix Nobel. Cette sensation d'«étrangèreté » pèse d'autant plus qu'il faut vivre et composer avec la réalité physique.

Et là où l'absence d'un père ne sera jamais comblée, deux rencontres décisives ont forgé sa passion pour les Lettres : l'une lui apportant la révélation du « Livre », l'autre celle de « l'Écriture ».

Ce roman est surtout le parcours de la solitude d'un homme des mots face à la page qui attend d'être noircie ; d'un artiste face à la société ; d'un écrivain face aux institutions littéraires dont les rouages sont trop bien huilés ; d'un être humain face à ses pairs et surtout face aux femmes.

Écriture bouillonnante et flamboyante, mots agencés avec ravissement, ton incisif et parfois percutant : tels sont les nobles ingrédients utilisés par Patrick Krémer. Et pour épicer le tout, il ajoute un brin de dérision. Résultat : un vrai régal.

« En Art, seule existe la nécessité, cela que rien ne peut contenir, qui s'empare de l'être et le traîne devant le tribunal de la page blanche (une toile fera tout aussi bien l'affaire, ou une partition), le somme de se justifier d'un forfait qu'il ignore avoir pu commettre, et le condamne toujours, quoi qu'on pense ou dise, à la peine maximale.»

Claude MOURTHÉ: Le Magazine littéraire n°349, décembre 1996

Ecce homo. Au moment où l'on nous révèle, à l'occasion du prix Nobel, des personnalités dont nul ne soupçonnait l'existence, il est intéressant de se plonger dans la biographie imaginaire d'un grand écrivain qui, justement, a refusé le prix Nobel et que l'on enterre à Montparnasse à côté de Sartre, qui l'a refusé lui aussi, et de Beauvoir. Dès le premier chapitre, cet écrivain devient un symbole. Il incarne l'écriture. Par le truchement d'un « narrateur », l'homo évidemment sapiens, nous raconte, dans une émouvante modestie, qu'il a vécu « l'élan vers le pire », c'est-à-dire vers une renommée forcément suspecte, au soir de sa vie. Précieux dans tous les sens du terme, il est le prototype de ce qui restera quand les cybercafés auront envahi la planète. Très joliment, le livre, qui débute par des obsèques, se termine par les prémices de la vie, lorsque tous les possibles existent encore, y compris celui de la gloire. Ce champ infini et momentanément désert, tel celui de la page blanche, n'est-il pas plus séduisant que les hochets dont s'affuble ensuite la célébrité ?

Laurent Robert : Le Carnet et les instants n°96, janvier-mars 1997

Acte de naissance

Écrire et publier un premier livre ne reviendrait-il pas à prendre en main sa propre naissance, à en signer l'acte au fil des mots qu'on arrache impudiquement de soi pour les révéler à quelques-uns ? Aussi n'a-t-on pas toujours le courage de tricher ni le talent d'inventer. Le moindre jardinet de l'enfance contient son exil et ses grands espaces. Et quel tourment n'en vaut un autre?
Avec Histoires de l'homme, Patrick Krémer choisit de déjouer les conventions en les heurtant de pleine face, volontairement et ludiquement. Son récit en sept parties aurait pu se contenter de suivre la banalissime aventure d'un Belge de France, expatrié de quatre sous prenant la pose de l'écrivain. De l'amour de Paris au souvenir d'Ostende, il aurait inclus la mélancolique imagerie commune, comme il aurait goûté le folklore et les habitudes de langage : « taiseux par atavisme, il n'aimait pas avoir à parler, sauf lorsqu'il était seul et qu'il se plongeait dans de longs soliloques...» Pour éviter le piège d'une narration convenue, l'auteur a pris des partis d'écriture qui confèrent au texte à la fois rigueur et étrangeté. De la naissance, il n'est pas question d'emblée mais seulement au terme du livre accouché, quand se se sont dissipés les sinuosités du style et les atermoiements du sujet et qu'un « je » peut enfin apparaître. Bien avant d'être mis en vie, l'homme s'avère d'abord mis en terre au cours d'une ironique cérémonie d'hommage au poétaillon. L'enterrement fictif est l'occasion d'un dédoublement et d'une mise à distance : le narrateur des histoires n'est le plus souvent qu'un protagoniste, un faux jumeau de l'homme, que l'on observe auscultant sa vie et la décrivant sans en omettre les absurdes ni les contradictions. Tronquant sciemment les jeux de miroir, étirant ses phrases et les compliquant à l'envi, Patrick Krémer tente à sa façon la gageure d'un Pessoa, qui souhaitait « pouvoir être toi, restant moi-même ! / Avoir ta joyeuse inconscience, / Et la conscience de cela ! ». Il le fait cependant sans nommer ses frères de papier, sans identifier qui se cache derrière les masques, qui s'invente un destin sous le travestissement. C'est entre lui et lui que prennent cours la dérision et la tendresse, la quête mémorielle et le désir d'être. L'entreprise paraîtrait solipsiste, voire stérile, n'était l'effort au style, en l'occurrence la concaténation obstinée de sentiments et de réflexions qui forment un ensemble en perpétuelle nuance, sans cesse à recomposer. Les Histoires n'en sont donc pas, et les bribes de souvenirs excluent la nostalgie comme l'attendrissement sirupeux. En fait, le texte ne se donne pas à lire mais s'opacifie peu à peu : il faut creuser la chape des mots tant elle se refuse au charme et récuse les séductions de bimbeloterie. Tour à tour hésitant et sûr de lui, l'écrivain et ses fantômes nous entraînent dans de singuliers méandres, dans des ruelles où se perd la certitude d'aboutir quelque part.


Patrick Krémer- Blog de littérature
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