« Déserter l'odieux compartimentage du monde »
L'Arrachement dans l'œuvre d'Henri Michaux 


Entre Angoisse et Sérénité se déploie l'œuvre d'Henri Michaux, reflet fidèle de son cheminement d'homme en quête de repos, de Paix dans les brisements, cheminement dont elle épouse les sinuosités.

De Qui je fus (1927) à Par des traits (1984), nous le verrons tantôt pris dans les mailles de la première, tantôt se désenlaçant, « en fraude, des bras de l'arrière » (La Nuit remue) pour aller « Vers la sérénité », laquelle sera, sinon définitivement conquise, du moins en voie de l'être dans les derniers textes, et singulièrement dans ces Poteaux d'angle de 1981 où la voix du poète s'ouvre à la sagesse, à une « antisagesse, qui est pourtant la sagesse » (Robert Bréchon, « Vers la sérénité », in Europe n°698-699, juin 1987, p.29.)

Dans un récent ouvrage, François Trotet, après avoir remarqué que l'œuvre de Michaux est placée sous le signe d'une libération de l'être, ajoute qu'il progresse « par des expériences multiples, diverses, qui lui permettent de traquer son être et de le saisir, par détour, au plus profond de lui-même » (Henri Michaux ou la sagesse du Vide, Paris, Albin Michel, 1992, p.13). Tentative de libération de l'être, assurément, double tentative d'ailleurs : arracher son être aux barreaux de la réalité, à « ce Monde fermé, centré [...] tournant sur lui-même sans jamais arriver à s'échapper » (La Nuit remue), et briser l'étau, la coquille, sortir du « carcel de [son] corps » (Paix dans les brisements), cette geôle ou, pour mieux dire, cette « carcasse de poulet » (Ecuador) dans l'étroitesse de laquelle il étouffe.

Expériences multiples, oui ; diverses, non. Qu'il écrive, peigne, compose ou voyage, Michaux, par cette « aventure d'être en vie » (Passages), ne tend qu'à « déserter l'odieux compartimentage du monde » (Plume) que son regard aigu démasque en toutes choses. Expériences multiples, mais une, variations sur un même thème pour tenter de s'insoumettre aux « puissances environnantes du monde hostile » (Epreuves Exorcismes).

L'impression suraiguë du malaise de moi.

À l'origine, une faiblesse cardiaque (un souffle au cœur) qui incite Michaux, pour qui l'humour a toujours été salvateur — « en cas de danger, plaisante », disait-il (Poteaux d'angle) — a l'autodérision : à ses yeux, son corps n'est qu'une « carcasse de poulet » qui abrite — qui désabrite une « maudite pompe à sang mal construite » (Passages), « sans allant, sans mordant », sur laquelle jamais il ne pourra se reposer. S'il a porté une telle attention aux moindres mouvements de son être, se tenant constamment à l'écoute de ce cœur suspect, profitant d'un « bras cassé » (Face à ce qui se dérobe) pour donner la parole à « l'homme gauche », ce double brimé que chacun porte en soi, c'est parce que très tôt s'est enracinée en lui cette « impression suraiguë du malaise de moi » (Paix dans les brisements) qui ne va pas sans « la peur de perdre, avec l'intégrité du corps, l'intégrité de son être ». La question du souffle, plus encore de son manque toujours menaçant, s'inscrit donc au cœur de ses préoccupations. Elle apparaît dès 1929 dans Ecuador où, après s'être lancé un défi destiné à éprouver la résistance de cette douteuse carcasse, et surpris qu'elle ait si bien tenu le coup, Michaux s'exclame : « qui se serait attendu à une si forte respiration de la part d'une si étroite poitrine ? » Peu après, en Grande Garabagne cette fois, c'est encore la respiration malaisée qui retient son attention lorsqu'il consigne les mœurs, pour le moins singulières, des habitants de l'Emangle : « quand un Emanglon respire mal, ils préfèrent ne plus le voir vivre. Car ils estiment qu'il ne peut plus atteindre la vraie joie » (Ailleurs). Doit-il définir l'ennui ? c'est encore et toujours, telle une obsession, à la respiration, au manque d'air qu'il fait appel : « Qu'est-ce que l'ennui ? C'est étouffer, ne plus pouvoir respirer [...] manquer d'air » (Façons d'endormi Façons d'éveillé). La poésie ? « elle permet à qui étouffait de respirer [...] elle va à nous rendre [...] respirable l'irrespirable » (Conférence de 14 sept. 1936 au XIVe Congrès des PEN Clubs à Buenos Aires, in Magazine littéraire n°74, mars 1973).
Affligé d'une « désolante nature » (La Vie dans les plis), d'une « corps générateur de médiocrités » (Face à ce qui se dérobe), Michaux se sent floué. Son rythme vital particulièrement lent l'expose au « mal [...] le rythme des autres » (Passages). Et le rythme est, pour l'auteur de La Ralentie, ce qui symbolise probablement le mieux son œuvre, qui témoigne de sa constante recherche d'un rythme neuf, entrevu sous mescaline, cette grande accélératrice qui ne fera cependant qu'accroître le malaise par le rythme effréné qu'elle imposera à celui qui « a pris d'un coup pour toujours l'idée implacable de son insuffisance » (Plume).

Prisonnier de son être et de ses manques, Michaux est bien cet « excentrifié [qui] cherche constamment à sortir de son orbite » ( « Portrait d'homme », Mesures n°2, avril 1936, repris in L'Herne n°8, 1983) , qui rêve de s'arracher à soi. Dès Qui je fus il clame qu'il « est possible de sortir de soi » , annonçant ainsi les expériences de dédoublement réalisées sous drogue, en particulier celle, ô combien mémorable ! — l'apparition des « MILLIERS DE DIEUX » — où, n'occupant plus son corps, il pourra s'exclamer, enfin soulagé : « étroitesse n'est plus » (L'Infini turbulent). Sous l'action du chanvre indien, il lui sera donné de vivre la « merveilleuse invisible lévitation » (Les Grandes épreuves de l'esprit), mais, évanouis les effets du chanvre, « reviennent les attachements », et l'on retombe « sur le sol dur de [sa] patrie » (Plume).
Constamment, à l'instar de son « frère portugais » Fernando Pessoa, Michaux vivra dans l'intranquillité, cette rare impossibilité de trouver en soi le repos. Et comment diable ne serait-elle pas intranquille, cette « carcasse de poulet » née dans un « pays triste et surpeuplé », pays étroit, dépourvu d'espace, « étouffant quoique ouvert à tous les vents » (Chemins cherchés, Chemins perdus, Transgressions) ? Car si le corps est pour le jeune Michaux la première et terrible prise de conscience que tout est carcéral en cet univers au sein duquel il est sommé de se débattre, elle n'est cependant que la première d'une impressionnante série ! À peine sorti du ventre de la mère, le voici face aux verrous d'un monde dont il lui faudra un jour « essayer l'autre bout » (Plume) pour, sinon en sortir — qui le pourrait ? « le vase est clos » (Ailleurs) —, du moins en recenser les barreaux et les portes fermées : « prison montrée n'est plus une prison » (Passages). Voire !

Le faible à jamais récalcitrant.

[...]

La soumission dans l'opposition.

[...]

L'utilisation énergétique du milieu hostile.

[...]

La nostalgie pré-babélienne.

[...]

Le texte complet de cette étude a paru dans La Licorne, UFR Langues Littérature Poitiers, n°25, « Méthodes et Savoirs chez Henri Michaux », 1993.

https://licorne.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=1433

Patrick Krémer- Blog de littérature
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